Artemis II : ce que l’on ressent vraiment lors d’un lancement
- Roland J. Keller

- il y a 23 heures
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Du pas de tir de Floride avec 46 décollages vécus sur site à un écran en Suisse, l’expérience d’un lancement change radicalement. Mon témoignage.

[Courrendlin, Jura, Suisse, 2 avril 2026 – English below] – Je n’y étais pas cette fois, sur place. Pas en Floride, pas au bord de la lagune, ni à quelques kilomètres du pas de tir 39B. Et pourtant, au moment où Artemis II s’est élancée, les sensations, elles, étaient bien là. En novembre 2022, j’avais assisté au décollage d’Artemis I. Une quête d’images, d’abord. Une course contre la distance, la lumière, les contraintes. Et puis, soudain, bien au-delà de la photographie, une expérience physique. Une étincelle lunaire. Ce que l’on perçoit à l’écran ne dit qu’une partie de l’histoire.
Une attente semblable… mais différente
Ce qui reste étonnamment identique, même depuis la Suisse, c’est l’attente. Les heures du compte à rebours s’égrènent avec la même lenteur, cette impression que le temps s’étire à mesure que l’on se rapproche de l’heure H.
À distance, la tension change de nature. Devant un écran, elle se dilue. L’attention se disperse plus facilement, happée par un environnement familier. L’adrénaline est là, mais plus diffuse.
Sur place, face à la fusée, c’est tout l’inverse. Chaque étape du pré-lancement est scrutée, presque vécue physiquement. On guette, on doute parfois, on retient son souffle. L’attente devient active. Ce soir du 2 avril, un pincement de nostalgie s’est invité. Une heure avant le décollage, en voyant à l’écran les collègues journalistes rassemblés sur le tarmac verdoyant, à proximité du Vehicle Assembly Building, j’ai revu des scènes familières. Celles que l’on vit de l’intérieur, rarement de l’extérieur.
L’image parfaite… mais distante
Le contraste visuel était frappant. Le lancement d’Artemis II, au crépuscule, offrait des images d’une netteté remarquable. Rien à voir avec Artemis I, dont le décollage nocturne s’était déroulé dans une atmosphère humide, presque ocre, qui compliquait la prise de vue.
Paradoxalement, cette perfection visuelle crée une distance. Sur le terrain, l’œil est accaparé par la fusée, mais l’appareil photo impose ses contraintes : réglages, suivi, anticipation. Une partie du moment échappe, absorbée par la technique. À la télévision, c’est l’inverse. Tout est visible, détaillé, commenté. On comprend mieux. Mais on ressent moins.
Un décollage entre tension et retenue
Au moment T-0, la tension était bien là. Plus contenue, peut-être, mais réelle. Mêlée à une forme de nostalgie, et même à une certaine empathie pour l’équipage — que j’avais eu l’occasion de rencontrer en 2019. Quatre astronautes à bord d’Orion, suspendus à la puissance du Space Launch System. Ce simple fait recentre immédiatement l’attention.
Un instant de suspense est venu troubler la mécanique bien huilée du compte à rebours : un arrêt à T-10 minutes, lié à un ajustement du système d’autodestruction. Rien d’anormal dans l’absolu, mais suffisant pour rappeler que chaque lancement reste une séquence fragile.
Puis la litanie familière des « go » s’est enchaînée. Et la machine est repartie.
Sur place, ce moment est souvent vécu dans une forme d’euphorie. Devant l’écran, il devient plus analytique. On écoute, on observe, on comprend — presque trop.
L’instant suspendu
L’image la plus marquante est venue quelques minutes après le décollage.
La séparation du premier étage. Soudain, le SLS se déleste de sa masse initiale, et le deuxième étage, emportant Orion, poursuit sa trajectoire dans un ciel déjà sombre, presque étoilé. Une caméra embarquée, fixée à l’extrémité du premier étage, a offert une perspective saisissante : la fusée s’éloignant lentement, comme libérée.
Un moment suspendu, d’une rare élégance.
Ce que l’écran ne restitue pas
Ce qui manque, malgré tout, c’est l’essentiel. Le son, d’abord. Ce grondement qui arrive après la lumière, avec quelques secondes de retard, et qui traverse le corps plus qu’il ne s’écoute. La vibration. L’onde. La perception physique de la puissance.
Et puis l’atmosphère du centre de presse. Cette effervescence, faite d’échanges, de regards, de silences aussi. Une bulle où tout converge vers un seul instant.
Depuis la Suisse, tout cela disparaît. Il reste l’image. Et la mémoire.
La mémoire du pas de tir
À défaut d’y être, il reste la mémoire du pas de tir. Et elle, ne s’éteint jamais vraiment.
The Same Countdown… But Not Quite
From standing near the launch pad in Florida for 46 liftoffs to watching from a screen in Switzerland, the experience of a rocket launch changes dramatically. Here’s my perspective after witnessing Artemis I firsthand.

On site, it’s different. Standing in front of the rocket, every step of the pre-launch sequence is felt more than observed. You watch closely. You second-guess. You hold your breath. The waiting becomes active. About an hour before liftoff, I felt a quiet sense of nostalgia. Seeing fellow journalists gathered near the Vehicle Assembly Building on that grassy tarmac brought back memories — moments usually lived from within, not from afar.
Perfect Images… But Distant
Visually, Artemis II was stunning. The twilight launch offered crisp, clean images — a stark contrast to Artemis I, where humidity and a hazy, ochre sky made photography far more challenging. Ironically, that visual perfection creates distance.
On site, your focus is locked onto the rocket — but your camera pulls you away: settings, tracking, timing. Part of the moment slips through your fingers, absorbed by the technical process. On TV, it’s the opposite. Everything is visible, explained, framed. You understand more. But you feel less.
A Launch Between Tension and Restraint
At T-0, the tension was still there. Maybe more contained, but real. Mixed with a hint of nostalgia — and a certain empathy for the crew, whom I had met back in 2019.
Four astronauts aboard Orion, riding the raw power of the Space Launch System. That alone sharpens your focus instantly.
A brief hold at T-10 minutes — tied to an issue with the flight termination system — added a layer of suspense. Nothing unusual in itself, but enough to remind everyone how delicate a launch sequence can be. Then the familiar rhythm resumed: go, go, go.
On site, this moment often feels euphoric. In front of a screen, it becomes more analytical. You listen. You process. You understand — almost too well.
A Moment Suspended in Space
The most striking image came a few minutes after liftoff. Stage separation. The SLS shedding its first stage, while the upper stage — carrying Orion — continued its path into a darkening, almost star-filled sky. A camera mounted on the departing booster offered a breathtaking perspective: the spacecraft drifting away, slowly, almost weightless.
A rare moment. Elegant. Nearly unreal.
What the Screen Can’t Deliver
And yet, something is missing. The sound, first. That deep rumble arriving seconds after ignition — not just heard, but felt. The vibration. The shockwave. The physical presence of the rocket. And then the press site. That charged atmosphere — conversations, glances, silences. A bubble where everything converges toward a single moment.
From Switzerland, all of that fades away. sWhat remains the image. And the memory.
The Memory of the Launch Pad
In the end, when you’re not there, one thing stays with you: the memory of the launch pad. And that never really fades.




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